Et si nous restions un peu dans l'ambiance estivale ? Je vous propose aujourd'hui la lettre que j'avais imaginé, dans le cadre du concours du festival de Brest et celle-ci devait commencer par ces mots : J'ai rêvé ... J'étais un bateau voguant vers Brest. Hélas, j'ai encore perdu, mais l'an prochain, je remettrai le couvert ...
J'ai rêvé … J'étais un bateau voguant vers Brest !
Assis là, hébété sur le rebord du lit, je multiplie les efforts pour évoquer les
multiples descriptions indociles, du plus profond de ma mémoire encore
rougissante. Un gigantesque voilier sillonnait les eaux de l'atlantique, en
provenance des Açores et faisait cap sur Brest. Tout me vient à l'esprit en un
bloc, l'aventure, le son, un diaporama d'imagerie cérébrale. Chaque détail de
la fière monture océane est gravé pour l'heure, toute son architecture, chaque poulie,
chaque voile, chaque cordage m'est connu. Mais je sais hélas que je ne saurais
retenir cette vision au-delà de mon sommeil bien longtemps ; La trahison
d'un songe est précisément l'oubli qui lui succède.
Je naviguais fièrement sur l'océan, des hommes d'équipage
s'affairaient sur le pont, l'un d'entre eux immobile, mon vaillant capitaine,
debout sur ma proue, tenait la barre d'une main de maître. Il scrutait
l'horizon au loin, de son regard perçant. Ses paupières érodées par l'air salin
formaient une ligne concave et semi entrouverte. Nul ne semblait pouvoir
franchir la frontière de ce regard scintillant, fenêtre de son âme d'homme
solitaire, silencieux et appliqué, dont la lumière reflétée par la
réverbération du soleil sur la surface de l'eau, creusait à chaque seconde les
contours tourmentés. En contrebas, les marins s'affairaient sur le pont,
solidaires, donnant le meilleur d'eux-mêmes. Chaque acte réalisé était anonyme, qu'il soit anodin ou qu'il
s'assimile à un exploit unique. Seul
l'accomplissement collectif comptait. Chacun d'entre eux connaissait les
objectifs du voyage, avec ses contraintes à partager dans l'effort,
essentiellement, au cours de ce voyage éprouvant.
Ce jour là toutefois, l'ambiance était particulière. La fin
du voyage était proche, les côtes bretonnes, bien qu'elles ne soient visibles
encore, s'annonçaient sous les meilleurs hospices. Les conditions
météorologiques étaient exceptionnellement favorables. Elles permettaient à
l'équipage de jouir de ces instants de relâche et ils commençaient à goûter, par anticipation, le retour à la terre ferme. Revoir sa famille,
en de telles circonstances, est un moment d'une intensité inouïe. Après des
mois et des mois de tensions, d'errements, confinés dans un espace restreint à
partager, une disponibilité de tous les instants où la fatigue s'accumule, ces
retrouvailles terrestres suscitaient des réactions prévisibles ou l'émotion jaillit
dans un magma de rires et de larmes.
J'avançais en constance sur les eaux en mouvement, ma
vitesse avoisinait six nœuds en moyenne. La mer était peu agitée et la hauteur
des vagues n'excédait pas un mètre. Le bruit des eaux s'écartait dans l'oblique
de ma trajectoire, imitant le bruit d'une cascade en chute libre, l'eau solide
se transformait en une écume blanche, bouillonnante dans l'instant, puis
s'évanouissait lentement dans le sillage de la proue, jusqu'à revenir ensuite à
sa forme initiale, on eût dit une plaie cicatrisant dans l'instant.
Nous abordions la fin de l'après-midi et nous nous préparions
à apercevoir le littoral. Nous devions ensuite longer la presqu'île de Crozon où
le privilège nous était donné de contempler le coucher du soleil, puis nous remontions
jusqu'à l'embouchure où se jette l'Elorn, tout près de Brest, où se mêlent
ensembles les eaux saumâtres douces et salées.
Ce fût à cet ultime instant que le songe s'achevât,
l'imminence de l'arrivée du brick et de l'équipage suscitait en moi,
inconsciemment, une frénésie impulsive.
Mais il en fût de mon rêve comme de la fin du voyage, j'étais tombé en rade de
Brest … et de sommeil.
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