Tancarvile, tancarville, voyons, ah oui, si ma mémoire est
bonne, ou plutôt celle de Wilkipédia, le pont de Tancarville a été construit en
1959, permettant la circulation des véhicules entre Le Havre, pays cher au père
Cantoche et Rouen, pays cher à Jeanne d'Arc, qui brûlait d'impatience de bouter
les anglais hors de France. Ce fut l'une des premières réalisations de grande
envergure du 20ème siècle en France.
Tancarville, tancarville, voyons, ah oui, c'est aussi le nom
que l'on donne communément à un étendoir à linge et, lorsqu'il pleut, ce qui
n'est pas rare en Bretagne, permet d'assurer en toute sécurité le séchage de
nos précieux effets à l'abri des intempéries dans le garage par exemple. C'est
également vrai lorsque les agriculteurs répandent sauvagement leur lisier de
porc dans les cultures, ce qui imprègne les vêtements si par malheur ceux-ci
ont été exposés à l'extérieur.
Ainsi donc, depuis quelques mois, voire quelques années,
notre tancarville était à ce point délabré qu'il partait en morceaux à chaque
fois que nous voulions le replier, ce qui était fort désagréable. J'avais
d'ailleurs remarqué que madame Woogy, sans raison apparente, semblait déprimer
depuis quelque temps, et sans que je n'en connaisse véritablement la raison.
J'avais beau tenté de la questionner, essayé de découvrir quelle mystérieuse
raison pouvait à ce point perturber son équilibre, sans que je ne puisse y
faire quoi que ce soit, rien n'y faisait.
Un jour, tandis qu'il pleuvait, ce qui n'est pas rare en
Bretagne, comment ça je l'ai déjà écrit ? Mais non voyons. Cessez donc de
m'interrompre, je ne vais plus savoir où j'essuie à force de pleuvoir. Tandis
qu'il pleuvait donc, j'eus l'idée généreuse et lumineuse, disposition dont je
suis plutôt coutumier, de réparer ce fameux tancarville et de le rafistoler
avec les moyens du bord.
Il faut dire que je récupère tout ce qui peut être récupéré,
vis, boulons, écrous, morceaux de ferraille, bref, une véritable petite
quincaillerie chez moi. Je me mis donc à l'ouvrage et fis d'un tancarville en
loques un tank car vil en bloc. Plus costaud qu'un neuf, plus beau qu'un pont
de Tancarville mais moins haut.
Lorsque ces petits aménagements furent achevés, je montrai à
madame Woogy le fruit de mon prestigieux travail. En l'espace d'une seconde, à
la vue de cette transformation fantastique, elle fut métamorphosée et à nouveau
épanouie.
Enfin, j'avais accompli son rêve, celui de pouvoir étendre
son linge dans la sérénité, dans la plus parfaite quiétude. Elle me regardait
longuement, amoureusement, langoureusement, heureusement, que j'aille en enfer
si je mens, un sourire de reconnaissance envahissait son visage et son regard
ne parvenait plus à se détacher de ma personne subliminale. Moi, la regardant
faire, assis sur mon rocking chair, un coca à la main, une paille dans l'autre,
je sirotais tranquillement mon breuvage, tout en lui indiquant qu'il valait
mieux qu'elle se concentre sur son ouvrage, ce qu'elle fit tout naturellement,
en redoublant d'activité, ce qui me rassura définitivement.
Un vieux proverbe dit : Il vaut mieux étendre son linge
propre tout seul que laver son linge sale en famille. Il y a sans doute du vrai
dans tout ça.
Qui eût cru qu'un simple tancarville puisse à ce point
revêtir l'expression d'un bonheur partagé ? |