La pêche à pied est à la fois un loisir agréable et l'occasion
de réaliser des cueillettes de fruits de mer sans que l'empreinte des saisons
ne s'en mêle. En clair, on peut pêcher toute l'année, à la condition toutefois
que le cycle des marées soit respecté. L'endroit le plus prolifique pour la
pêche en mer est sans nul doute la Manche, que ce soit pour les coquillages et
crustacés ou bien pour le poisson. En ce dimanche 6 avril, nous sommes allés
aux îles Chausey y passer la journée.
Généralement, nous sommes quatre, pas plus. Le capitaine et
son bateau, deux mousses un brin expérimentés et un touriste, moi-même, pour
vous servir, qui ne suis là que pour le décor ou presque.
Le coefficient de la marée était de 107 ce jour-là. Le
matin, nous partons de Mayenne (53), petite agglomération de 15000 âmes, vers
8h00, en direction de Grandville (50). Une heure et ½ de route nous séparent de
l'endroit, nous avons tout le temps, puisque la marée basse aura lieu à
15h40.
Le trajet se passe toujours de la même manière, on fait le
tour des sujets, politique, économie, vie sexuelle de chacun, blagues à deux
balles, etc. Parfois, le capitaine du bateau, portable en main, nous intime l'ordre
de faire silence, il s'enquiert de la situation climatique auprès de la météo
marine.
Ce jour là, aucun problème, les conditions annoncées la
veille sont inchangées, mer peu agitée avec quelques rafales de vent, avec une
amélioration en fin de journée. Si Bernard, notre capitaine, a le moindre doute
sur un risque potentiel, il annule séance tenante la journée en bateau. Dans ce
cas, la pêche aurait lieu sur la côte continentale.
C'est quand même rassurant de savoir que l'on peut confier
sa vie en toute confiance à un homme soucieux de celle-ci, et de son matériel,
cela va sans dire.
Arrivés à Grandville, nous longeons la côte jusqu'au port, l'océan
est étrangement calme, à cette heure matinale, c'est de bonne augure pour la
suite. Une fois encore, Bernard décroche le portable, appelle la capitainerie
du port pour savoir si le bateau est prêt et à quel emplacement il se trouve.
Puis, une fois sur place, nous chargeons le matériel, c'est-à-dire essentiellement
le casse croûte et les vêtements, le reste étant déjà sur place.
Enfin, nous appareillons vers 10h30, tranquillement,
direction la pleine mer et Chausey. Après 10 minutes seulement de navigation,
le vent commence à se lever. Rapidement les premières vagues apparaissent et
nous commençons à tanguer. Ce sont des vagues cassantes, avec un brin d'écume, qui
s'activent et s'arrêtent au gré du vent. Rien à voir avec une houle fondée par
les courants qui ondulent les vagues et que rien n'arrête. Le bateau épouse l'empreinte
des vagues, le capitaine navigue à faible allure car, d'une part, nous sommes
largement en avance et, d'autre part, aller vite fait consommer davantage le
bateau. De plus, c'est davantage éprouvant pour les organismes.
A l'extérieur, il fait un froid glacial, alimenté par le
vent et, fort heureusement, la bateau est équipé d'une cabine où nous sommes à
l'abri, nous naviguons tranquillement à l'aide d'un GPS.
Comme nous prenons les vagues de face, il nous faut une
bonne heure pour rallier Chausey. La mer est haute, nous nous engageons dans le
chenal pour rejoindre un des coins de pêche que nous avons coutume de fréquenter.
Puis, nous jetons l'ancre et préparons le casse croûte, c'est le meilleur
moment du jour finalement, pourquoi ne pas l'avouer, c'est un instant
délicieux.
Nous ripaillons jusqu'au retrait des eaux dans la plus
franche rigolade. A l'accoutumée, beaucoup de bateaux sont dans notre
proximité, nous échangeons volontiers entre nous notre expérience de marins et
de pêcheurs, même moi je fais semblant.
Mais ce dimanche, il n'y a aucun bateau dans notre
proximité. Les conditions météorologiques ont probablement découragé plus d'un
marin amateur. Il faut dire que le vent à l'extérieur est particulièrement vif
et froid. Parfois, quelques chutes de neige nous dissuadent d'aller au dehors.
Mais l'heure, c'est l'heure, le bateau est désormais au sec
et nous avons 3 heures devant nous pour garnir nos paniers de pêche. Aujourd'hui,
c'est la praire qui est l'objet de notre convoitise. Il s'agit d'un coquillage
bivalve à coquille très épaisse et striée, cousine de la palourde, elle-même
très abondante dans ce secteur, et que l'on peut pêcher du 1er
septembre au 30 avril.
La praire se pêche de deux manières. La plus habile est
appelée ici "la pissette". Muni d'une espèce de lance, on pique le
sable jusqu'à apercevoir un jet d'eau submerger le sable. C'est ainsi que l'on
détecte la présence d'une ou plusieurs praires. Il s'agit alors de faire vite et
d'enfoncer la lance dans le sol à l'endroit de la projection et de retourner le
sable et sa proie. Si on est trop lent, la praire s'enfonce rapidement dans le
sable et nous la perdons définitivement.
La seconde manière consiste à ratisser le sable avec un râteau
à 5 ou 6 bruns, cette manière peu élégante de pêcher est aussi la plus
fatigante, mon dos en sait quelque chose. A maintes reprises, je m'arrête pour
me mettre à l'abri du vent derrière de gros rochers. Au contact de l'eau de surcroît,
mes mains sont violacées, c'est un vrai calvaire.
Finalement, la pêche sera quand même bonne et je ramènerai
quelques 100 coquillages comestibles. Ce fût donc une bonne journée.
Le retour au port sera également plus aisé qu'à l'aller.
Nous avons cette fois les vagues dans le dos. Parfois, nous ralentissons car ce
sont elles qui, allant plus vite que nous, nous entraînent gentiment vers le
rivage, sans que nous ayons besoin de forcer l'allure. De toute façon, il nous
faut attendre aussi l'ouverture des portes du port qui a lieu à 18h00 précises.
Voilà, retour enfin au bercail dans la voiture, au chaud,
chacun fait le récit de ses exploits, les discussions sont plus espacées et les
silences plus nombreux, la fatigue est là pour tout le monde.
Ces journées de pêche ne sont en rien lucratives. Elles
reviennent bien plus cher qu'elles ne rapportent mais, au final, nous y avons
trouvé ce que nous étions venu chercher, un instant de bonheur, conjugué à l'insouciance
d'un instant passé loin des préoccupations quotidiennes, loin des problèmes du
monde. Cela n'a pas de prix. |